Les Roms, les expulsions, les grands débats autour des déviances du gouvernement français et de la médiatisation du sujet, abusée et manipulatrice … on ne peut plus échapper au thème si présent dans l’actualité depuis quelques semaines. Comment ne pas passer à côté du thème pour une immigrée naturalisée première génération ? J’essaierai ne pas vous assommer une fois de plus à coup de « le saviez-vous » sur les Roms, le débat ou un point de vue, ce sera simplement une illustration de plus… Martin Vidberg, lui, a illustré dans son blog ce phénomène par une petite caricature sympathique et interactive, comme à son habitude : tous les chemins mènent aux Roms. L’ignorance, la peur, la démagogie et le racisme.
Raciste, moi ? vous rigolez ?? à part un Chinois qui m’agace au bureau, je ne vois pas en quoi cela me concerne… La peur, non… La démagogie, ce n’est pas mon affaire, j’en parle, moi, dans les médias ? un blog n’est pas un média, non ? si ? Ce sont là d’autres sujets, un peu plus larges et ne concernent pas seulement les Roms. Et l’ignorance ? un peu plus direct comme facteur peut-être, car enfin que sais-je des Roms ? J’avais jusqu’à présent l’impression d’avoir la chance de connaître certaines facettes de ce peuple, non, population, non, groupe d’hommes, euh non plus… « minorité ethnique », je crois que c’est le terme pour ne blesser personne, à la mode pour tout français qui respecte. Et encore, contrairement à beaucoup de représentants de minorités, je ne connais aucun rom personnellement…
Toute mon enfance, c’étaient pour moi les tsiganes. Ayant grandi dans la musique, les romances et les violons, cette magie est restée dans le cœur jusqu’à ce jour. Je ne peux rester silencieuse au son des accords des « yeux noirs », malgré tout le kitch autour. L’image de voleur n’était nourrie que par les tours de passe-passe et les voyantes : « Tu vois ta montre, et hop ! Tu ne la vois plus ! ». C’est beau pour une enfant, aussi envoûtant que les danses qui se sont mêlées au folklore slave.

Et un jour, j’ai débarqué en France, à Grenoble. Après quatre années de mutisme forcé (non pas par méconnaissance du français, mais par ignorance des autres enfants de mes capacités à apprendre, car la Russe, elle est là, et il parait qu’elle ne parle pas, alors à quoi bon la mettre mal à l’aise, ils sont sympas), un jour, j’ai parlé. Beaucoup, pour rattraper le retard. Sauf que parfois, ça donnait aussi à peu près ça, dans le sas entre le monde bisounours des adultes et les cours du collège.
« Dikave le gadjo mort pilo! Comme il fait latch à pillave à point d’heure comm’eg, ce cotorep !
- En même temps il a trop le démon ! Hier il s’est fait rodave par les keufs pour du bédo, ces narvalos ils l’ont marave! Du coup il a perdu sa gâche au taf.
- J’entrave que tchi… il a pas dit que son nouveau taf est tchoukar ?
- Ouais, mais c’est à chaille! Sans caisse jamais il y ira, et c’est trop rush pour lui, va quand même pas la tchourave ! »
Bon. Pour ceux qui n’ont rien compris, il faut venir à Grenoble et oublier tout ce que vous savez du français. Ou apprendre le rom ! Car entre la plupart des « –ave », le « bédo », et enfin les « gadjos/gadjies », les Roms autour de la capitale des Alpes ont laissé une empreinte indélébile dans l’argot local. On est cons quand même, nous les gadjos : on donne des noms péjoratifs aux roms, et se laissons traiter de racistes, et en parallèle intégrons dans les petits noms entre nous l’insulte qu’ils nous réservent pour nous distinguer, nous les non-Roms, d’eux. L’ignorance quand tu nous tiens… Mais bon, laissons cela sur le compte d’une adolescence mouvementée.
Un jour j’ai du passer une après-midi dans un campement rom pour rédiger un article qui n’a jamais vu le jour. Le peu qu’ils ont décidé de montrer à une jeune fille le bac en poche, n’était pas assez pour un article qui se respecte, et trop pour ne pas ébranler l’objectivité. La dévalorisation de la femme, mais aussi un respect profond de la famille, des origines, sont autant de points inévitables dans l’éducation des enfants par les hommes du clan. Certainement plus mal à l’aise qu’instruite, j’ai fui le sujet.

Ensuite, je suis partie à la conquête de l’Europe. Là, j’ai appris que les roms ne sont pas les Roumains dans la définition purement étymologique du terme, que les bohémiens, les tsiganes, les gitans et les autres, ce sont les mêmes. Tous venus d’Inde ou du Pakistan il paraît. J’ai découvert les Roms d’ailleurs, et leur image. Les tsiganes hongrois sont montrés du doigt, ces bons à rien pilleurs. Les « knackers » (gypsies irlandais) sont héros de blagues xénophobes autour de leur saleté et de leur ignorance. Les représentations littéraires et cinématographiques de toute époque, entre Kusturica, Snatch, Carmen et tellement d’autres, exaltent leur amour de la liberté mais laissent un arrière-goût de danger plus ou moins naïf.
Et là, rencontre culturelle inoubliable : los Gitanos de Madrid. Non, pas les tsiganes colorés de l’Est, ni la « roumaine » au bébé fraîchement accouché tel quel, el Gitano est beau, fier, en costard blanc foulard noir, chaussures croco et un air de « t’es qui toi, t’existes ? » si tu as la malchance de l’effleurer calle santa Ana. Impressionnants.
J’ai atterri un soir à la Candela, un petit bar nocturne qui ne paye pas de mine, mais qui a la particularité d’accueillir dans la cave les musiciens de flamenco à la fin de leurs concerts à travers la capitale espagnole. Ils se retrouvent là pour se détendre entre eux autour des bœufs, danses et autres festivités. Paco de Lucia lui-même a l’habitude d’y faire un tour lorsqu’il débarque en Europe. Et là, assise au fond et exécutant timidement, l’air ravie, les palmas et autres figures de style, j’entends le dialogue musical qui s’établit petit à petit. Un chanteur flamenco, espagnol, se lève et invite un jeune homme marocain à entrer dans l’improvisation. Les sonorités ibériques se mêlent au raï, le mélange est déroutant. J’entends le violon tsigane par-dessus la grille de Django, le « venga » encourageant du public qui se lève, on ne voit plus que les Esmeraldas danser sur les tonneaux !

La magie de mon enfance prend un sens tout autre. Ces musiciens font chacun leur chemin, depuis le Pakistan, depuis des siècles, passant chacun par un bout de l’Europe et de l’Afrique du Nord, et se retrouvent là, en Espagne, se comprennent dans leurs dialectes et dans la musique. C’est beau. C’est évidemment loin du débat qui enflamme les européens, qui exige une définition précise et internationale de l’identité. J’ignore toujours leur identité ! Je ne sais pas ce qui les diffère des autres au niveau des droits, des traditions, j’ai simplement aperçu des bribes de ce qui les unissait et de l’impact qu’ils ont eu sur les cultures européennes.
Et en effet, cette peur européenne est bien réelle, certainement au-delà des frontières françaises. Le racisme aussi, ainsi que la démagogie, chacun prêchant dans son camp en fonction de ce qu’il a comme imaginaire populaire à exploiter. Depuis des siècles, le serpent se mord la queue. Qui a été xénophobe en premier ? Qui a exclu ou n’a pas pu/voulu s’intégrer ? Qui à l’origine empiète sur la liberté de l’autre? Le nomade qui va où bon lui semble, le sédentaire qui délimite « sa terre à lui » ? Ces débats sont-ils d’actualité, ou n’ont-ils visé qu’une cible de plus ?
Il est facile de faire passer le temps en jouant au ping-pong au sein de l’UE avec une population que tout le monde pense « nomade » de toute façon, malgré 90% de sédentarité. Une nationalité européenne, je n’imagine même pas qu’elle puisse être remise en cause pour eux, ils font partie de l’histoire, de la glue culturelle de l’U.E.. La nationalité française alors ? Comment voulez vous qu’un étranger, un français, qui que ce soit, respecte une nationalité si on commence un troc public? Pourquoi des droits différents sur un critère d’identité nationale qui n’a jamais pu être définie depuis la création du ministère ? Le temps de résoudre ces faux débats, qui est l’Européen courageux, philanthrope, franc et sage qui se dévouerait pour créer un état en Inde pour renvoyer tous les Roms là-bas ? Promis, il n’y aura pas de conflit de religion, ils s’adaptent, ces Egyptiens…